Brightwood était, il y a bien quelques décennies de cela, une petite parcelle d’espoir dans cette immense ville sale qui sentait la corruption à plein nez. Un petit coin de paradis où il faisait bon vivre, les cris enjoués des enfants perçaient les après midi ensoleillés, le bonheur pouvait se faire sentir partout. Personne n’aurait cru qu’un jour le crime s’y installerait, que le cancer qu’était la ville s’étendrait jusqu’à la verdure des parcs de Brightwood; qui voudrait arrêter de rêver ?
Avec le temps ce que tous les résidents craignaient arriva; le chao remplaça l’ordre et l’harmonie qui y était établis, la verdure céda aux nuances de noir et de blanc, les enfants grandirent et devinrent des junkies de fond de ruelles. Plus personne maintenant ne s’assied sur la balançoire avec dans les yeux l’espoir d’un avenir prometteur, ceux qui y prennent place maintenant s’attache un élastique autour du bras avant de s’injecter une bonne dose de bonheur dans les veines. La condition devint précaire à Brightwood, la majorité des résidents, ayant peur de sortir à l’extérieur dès que le soleil les abandonnaient, décidèrent d’abandonner leur logis et de partir pour un endroit qu’il croyait probablement meilleur. Bien vite, les autorités délaissèrent la station de métro du quartier, les délinquants, les junkies et les sans abris s’en étant emparer pour en faire leur toit. C’est dans les toilettes crasseuses de cette station que j’ai passé trop de nuits, et c’est la que je dois retourner ce soir, maintenant.
Comme à l’habitude, le ciel était gris et il pleuvait, Valentine se tenait tout en haut des marches qui menaient à la station de métro. Il ne savait pas comment se terminerait cette nuit, mais peut importe le dénouement, il devait descendre au fond de ce trou à rat et retrouver Numéro 4 pour lui faire la peau. Le petit, qui se tenait derrière Valentine le tira par la manche pour le faire sortir de ses pensées et lui faire comprendre qu’il était trempé jusqu’au os et qu’il avait froid. Valentine entama donc sa descente vers son enfer.
Rien n’avait l’air d’avoir changé, sur les murs les multiples graffitis lui rappelait qu’il ne fallait pas seulement du talent pour réussir. Des déchets jonchaient le sol; de vieux journaux, des boîtes, des canettes de toutes sortes et bien des objets qui avaient autrefois eu une utilisation assez désastreuse pour ces individus un peu perdus dans ce monde qui ne leur convient pas. Valentine se dirigea vers les escaliers qui menaient au quai d’embarquement, c’est tout près de là que se trouvait l’endroit où il devait se rendre. L’écho de ses coups de talon contre le marbre sale se faisait entendre clairement dans tout le couloir et probablement encore bien plus loin, des silhouettes fines et exécrables remuaient dans l’ombre à l’approche de cet homme qui n’avait rien à voir en cet endroit renié de Dieu. Valentine prit Jake par l’épaule pour le rapprocher de lui et le rassurer, personne ne les approcherait tant et aussi longtemps qu’il serait là pour le protéger.
Le quai d’embarquement était vide, plus aucun passager ne venait par ici de nos jours, Valentine laissa son regard glisser un peu partout, se remémorant les quelques souvenirs qu’il avait de cet endroit maudit et finit par aboutir sur la porte de la chambre de bain des hommes, c’est là qu’il devait se rendre. Il mit un genoux par terre pour avoir le regard à la même hauteur que celui de Jake :
- Écoute petit, je ne sais pas ce qui nous attend là dedans, mais tu peux attendre à l’extérieur si tu préfères, je n’ai pas à t’imposer quoi que ce soit, lui dit-il.
- Je veux venir, Mr. Valentine. J’aimerais bien revoir Numéro 4, répondit-il.
- Revoir Numéro 4? Mais de quoi parles-tu… peu importe… prend ce révolver et s’il arrive quoi que ce soit n’hésite pas à l’utiliser. M’as-tu bien compris?
- Très bien Mr.Valentine.
Valentine se releva en soupirant, il n’aurait jamais dû apporter Jake dans un tel endroit, mais au fond il avait besoin de sa présence, il ne pouvait se l’expliquer. Il chargea son arme et se dirigea vers la salle de bain avec Jake, en déposant la main sur la poignée de la porte il regarda le garçon une dernière fois, releva son chapeau avec deux doigts et lui dit : « C’est maintenant ou jamais petit. » Valentine ouvrit la porte et pénétra dans la pièce.
Les cabines étaient dans un piteux état lorsqu’elles étaient encore présentes, il ne restait qu’un néon qui éclairait la petite pièce et qui menaçait de rendre l’âme à tout moment. Il produisait juste assez de lumière pour que Valentine n’aperçoive la silhouette d’une personne tout au fond de la pièce le dos contre le mur. Elle portait un chapeau semblable au sien et un grand imper, mais bon tout le monde en avait de nos jours, il pleuvait sans arrêt. Sa respiration était lente et calculée, Valentine fit un pas devant mais lorsqu’il vit qu’elle fit de même il s’arrêta net et s’empressa d’agripper le manche de son arme :
- Pourquoi m’as-tu fait venir ici et comment connais-tu cet endroit Numéro 4, si c’est bien toi? Lui demanda-t-il.
- Premièrement parce que c’est ici que tout a commencé mon cher et que c’est ici que cela doit se terminer j’imagine, pour répondre à ta deuxième question je connais cet endroit parce que je connais tout de toi, c’est simple. Ahhh et oui, c’est bien moi.
- Et pourquoi… tenta-t-il de demander avant qu’elle ne le coupe.
- Pourquoi je les ai tués ? Cromwell et tous les autres, il y en a bien quelques uns dont tu n’es pas au courant, ceux qui en savait un petit peu trop sur moi. J’ai été bien ravie que le Dr. No ne révèle pas ma superbe identité et qu’il te laisse souffrir un peu plus longtemps. J’ai pris un grand soin à imiter ta technique pour être bien certaine que si c’est toi qui sors vivant de cette pièce tu sois accusé de tous ces meurtres. Il n’y a que Cromwell qui m’a prise par surprise mais tu le sais bien cela puisque tu t’es rendu à sa demeure.
- Mais pourquoi, après toutes ces années en détention, pourquoi m’as-tu poursuivis de la sorte, pourquoi m’avoir enlevé ce qui m’étais le plus cher Numéro 4, POURQUOI?
La respiration de Valentine s’accéléra, il était sur le point de s’emporter, il dégaina son arme et la pointa vers Numéro 4, en plein cœur, elle l’imita avec un synchronisme surprenant. Jake se tenait debout les yeux bien grands et il observait le spectacle qui s’offrait à lui, le duel final de Valentine et de Numéro 4 :
- Pourquoi toujours autant de question, Mr. Valentine, lui répondit Numéro 4, c’est pourtant bien simple tout cela.
- RÉPOND MOI!
- D’accord, je vais te répondre, mais tu dois être conscient qu’après cela tout sera fini pour toi.
Valentine resta muet, son regard était plongé dans celui de Numéro 4 et jamais il ne le quitta. Il attendait cette confession qui changerait sa vie, cette confession qui dissiperait ses ennuies, ses douleurs, ses peines et ses craintes :
- Je l’ai fait parce que c’est ce que tu voulais Valentine, tu as voulu et souhaité sa mort, tu m’en as parlé pendant des mois et des mois en prison. Tellement que tu as fini par l’oublier.
- Arrête tes mensonges et raconte moi la vérité pour une fois, je ne perdrai pas plus de temps et j’en finirai assez rapidement sinon.
- Ce serait dans ton intérêt de te calmer un petit peu et d’écouter ce que j’ai à te dire.
Valentine arma son révolver de son pouce, le doigt prêt à faire feu sur sa pire ennemie, son regard se durcissait :
- Appuie et tu le regretteras bien longtemps mon cher. En attendant rappelle toi de mon arrivé au pénitencier, le 26, tu te souviens de cette date ? C’est la première fois que l’on s’est vraiment parlé, avant je n’étais qu’un songe.
- Je t’ai dit d’être clair et d’arrêter de me mener en bateau 4.
- Tu ne comprend donc rien, rappelle toi ce qu’on t’as dit il n’y a pas très longtemps, le 26 est aussi la journée où l’état t’as fait passer sur la chaise électrique et que toute l’opération a foirer à cause d’un problème technique, tu as eu de la chance d’y survivre. C’est ce jour là que je suis arrivé et que tu m’as tout raconté, pourquoi tu te trouvais là et à cause de qui tu t’y trouvais. Tu as passé quelques jours à reprendre conscience et à la perdre sans cesse, durant tes périodes d’éveils tu m’as raconté que tu avais été jeté là bas parce que tu avais descendu cette belle Roxane.
- Et puis, vient-en aux faits putain.
- Et puis, tu m’as raconté que c’était Véronicka, celle que tu aimais tant, qui t’as trahi lorsqu’elle a su ce que tu avais fait, ce que tu étais devenu grâce à elle. Elle a contacté la police et ils sont venus te coffrer dans son appartement, c’est toi-même qui m’a tout dit cela. Tu as par la suite insisté sur le fait que tu voulais qu’elle périsse, comme toutes celles qui t’ont aimé un jour ou l’autre d’ailleurs. Alors je t’ai promis que je la tuerais.
- C’est un mensonge!!!
- Non, c’est parfaitement vrai et tu le sais au fond de toi Alex.
- Alors pourquoi t’être sauvée, pourquoi avoir fuit et tué tout ceux qui connaissaient ton existence?
- Parce que jamais tu ne me pardonneras sa mort et jamais tu ne croiras ce récit, je sais que tu souhaiteras toujours me voir m’écrouler devant toi.
- M’as-tu déjà aimé, Numéro 4?
- Je t’aime depuis le tout début, depuis ta naissance Alex Valentine.
- Alors tu dois mourir, comme toutes les autres.
- Je t’aime, tout simplement parce que je suis…
Un coup de feu retentit dans la pièce, Jake ferma les yeux et une bonne dose de sang s’étala sur les murs autour de Valentine. Il tomba à genoux, un miroir se trouvait devant lui, il se regardait dans les yeux :
- Toi, je suis toi Valentine, dit-il.
Alors il se rappela tout ce que Numéro 4 disait, c’est bien Véronicka qu’il l’avait envoyé sur la chaise électrique, il se souvint de toutes ces années à avoir des discussions dans sa cellule avec Numéro 4, qui n’était en fait présente que dans sa tête. Il se revit en train de serrer la dame en blanc dans ses bras et la pousser à travers la fenêtre de son appartement, descendre au rez de chaussé pour la mettre dans son coffre et même attacher le bout de papier sur lequel il avait inscrit le nom de 4. Il se repassa par la suite la mort de Cromwell, il était bien présent lorsque Jake l’avait flingué et finalement il comprit.
Jake s’approcha de Valentine, depuis près de vingt minutes il le regardait se prendre la tête avec lui-même face à un miroir crasseux et tout craqué. Il avait vu Valentine retourner sa propre arme contre lui et se tirer dans le ventre. L’ancien détective regardait le petit, les yeux emplis de confusion et de délivrance tout à la fois. Un filet de sang lui coulait du coin droit de sa bouche, le petit tenait encore le révolver entre ses mains et lui souriait d’une manière assez effrayante. Il tenta de dire à Jake de s’enfuir de la station et de trouver un endroit plus sûr pour lui, mais la douleur lui labourait les entrailles. Il ne réussit qu’à lui offrir un rictus douloureux, le petit s’approcha de lui et déposa sa main sur son épaule :
- Elle vous avait bien dit que vous le regretteriez si vous tiriez, Mr Valentine. Lui dit le garçon.
- Jake… laissa-t-il s’échapper avec la plus grande douleur
- Non, tout est bien Mr Valentine, mais je dois vous laisser, on m’attend ailleurs.
Jake haussa les épaules un peu innocemment et, de sa main qui était sur l’épaule de Valentine, prit son chapeau et se l’enfonça sur la tête. Il regarda Alex Valentine une dernière fois avec toute l’affection qu’un enfant a pour son père avant de lui tirer trois balles dans le cœur. Valentine s’effondra raide mort.
Jake tourna les talons et se dirigea vers la sortie, les junkies n’osaient pas l’approcher ayant aperçu ce qu’il venait de faire à l’homme qui l’accompagnait et ayant assistés à toute la scène qui précédait ce meurtre. Jake s’assit dans la Lincoln, prit le paquet de Churchill qui traînait sur le tableau de bord et s’en alluma une à l’aide du briquet qu’il trouva sur la banquette. En tirant sur sa Churchill, il regarda dans le rétroviseur les yeux à demi fermés, le regard interrogateur :
- Alors Jake, dit-il, es-tu prêt pour notre premier arrêt.
- Mais bien sûr, Mr. Valentine, se répondit-il, alors où allons-nous?
- Moi et Numéro 4 devons nous occuper de quelque chose d’une très grande importance petit.
- Oui, d’une très grande importance, renchérit-il, moi et Valentine allons te montrer tous les secrets du métier.
Alors Jake se mit à rire comme un dément, tout seul dans la voiture de Valentine, les junkies qui étaient présent pourront le confirmer, avant que le petit ne démarre la voiture et qu’il la conduise loin de Brightwood avec autant d’aisance que s’il avait conduit tout au long de sa vie, on aurait pu croire qu’à son rire se mêlait celui d’une femme et celui d’un homme à la voix éreintée.
- Oh non… Valentine n’est pas mort… Il n’est pas mort… Il ne peut pas.
Alexandre Faucher
P.S. Alex Valentine et ses diverses aventures continueront peut-être de vivre si un certain intérêt de continuation se dévoile. Des épisodes parallèles à cette histoire, se situant avant, pendant et après les évènements de cette courte ‘’série’’. Merci pour les lectures et au plaisir.